NICARAGUA: Le potier fidèle

por María López Vigil

samedi 7 juillet 2012, mis en ligne par Dial

Nous publions ici l’histoire de Ron Rivera, potier et promoteur infatigable du Filtrón, un filtre peu cher et de fabrication locale permettant de purifier l’eau destinée à la consommation. María López Vigil, rédactrice en chef de la revue Envío et amie de Ron, raconte cette histoire dans un texte publié dans le numéro 326 de la revue (mai 2009). Dans la continuité de l’article de Raúl Zibechi sur la construction d’un réseau d’eau potable par les habitants indiens des quartiers sud de Cochabamba [1], cette histoire témoigne de la capacité de transformation de la réalité qu’ont des individus et des groupes mobilisés.

Parce que j’ai bien connu Ron Rivera, je suis persuadée qu’il lui aurait déplu que j’écrive sur lui tandis qu’il aurait été enchanté que j’écrive sur son « Filtrón ». Comme maintenant Ron n’est plus des nôtres et que nous n’aurons plus l’occasion de discuter de cette question, j’écris sur l’héritage qu’il nous a légué. Et j’écris sur lui, ce Gringo-Nicaraguayen exemplaire – l’être humain qui a sans doute travaillé avec le plus de passion afin que ses congénères puissent boire de l’eau saine, sur cette planète.

Le salon de la UCA [2] de Managua était plein à craquer ce samedi de septembre. L’odeur de terre mouillée, en cet après-midi d’hiver, parlait d’eau. C’est dans un filtre, semblable à tous ceux qu’il nous a enseignés à fabriquer, que les cendres de Ron Rivera entrèrent au salon, portées par son épouse. Derrière elle, ses deux fils et ses deux filles. Il fut accueilli par une ovation. Et nous nous mîmes à pleurer et à chanter pour célébrer son souvenir.

Le Nicaragua disait adieu à l’un de ses meilleurs enfants. Le pays l’avait adopté depuis vingt ans et, dès lors, Ron Rivera était devenu un Nicaraguayen de renommée internationale, un de ces héros anonymes, de ceux qui ne font pas plus de bruit que l’eau en coulant. Ron Rivera : le producteur le plus globalisé et le plus célèbre des « produits » de marque nicaraguayenne, plus que le rhum, le café ou les hamacs. Nous faisions nos adieux au père du Filtrón, qui a sauvé tant de vies dans le monde entier.

« Je vous présente une arme de destruction massive ! »

L’exposition du Musée national Cooper-Hewitt de New-York en 2007 portait un titre provocateur : « Projet pour les 90% restants ». Devant des dizaines de personnes, Ron Rivera lève dans ses mains un récipient de céramique. Il a la forme familière d’un pot de fleurs. « Je vous présente une arme de destruction massive ! » annonce-t-il. Et il explique avec orgueil et passion que ce pot de fleurs est un filtre qui détruit massivement les bactéries et les parasites. Il change l’eau la plus polluée et la plus sale des puits, rivières ou ruisseaux, en eau cristalline, potable, « destinée aux 90% restants ». La scène s’est répétée dans plusieurs universités, devant des centaines de professeurs et d’étudiants.

Aujourd’hui, l’arme présentée par Ron est connue et utilisée avec succès dans quelque 25 pays, par des milliers de personnes, des milliers de familles, des milliers de communautés, parmi les plus pauvres et les plus isolées du monde. Au même moment, d’autres citoyens états-uniens continuent à occuper l’Irak, où ils se sont rendus sous prétexte de chercher des armes de destruction massive que l’on n’a jamais vues, parce qu’elles n’ont jamais existé. Cette « arme », par contre, existe bel et bien et partout où elle est présente, elle remplit une mission urgente.

Le septième des quinze Objectifs de développement du millénaire sur lesquels se sont engagés tous les pays du monde à la fin du XXe siècle, était de réduire de moitié, d’ici 2015, le nombre de personnes privées d’accès à l’eau potable. D’après la Banque mondiale, un milliard d’êtres humains, sur les 6 milliards que compte la planète, ne peuvent boire de l’eau consommable. Et de ce fait, ils meurent de maladies causées par les micro-organismes que ce filtre détruit massivement. Pour Ron Rivera, l’objectif des Nations unies était trop modeste et l’année 2015 un horizon trop lointain.

Est-ce qu’il y a assez d’eau pour tout ce monde ?

Les deux tiers de la planète sont recouverts d’eau. Mais à peine 3% est de l’eau douce. La majeure partie de cette petite part est congelée dans les pôles, dans les glaciers et à la cime des montagnes enneigées. Moins de 1% de cette infime quantité d’eau est consommable. La quantité d’eau potable disponible dans le monde est la même qu’il y a deux mille ans, quand vivait Jésus de Nazareth, et qu’il parlait des rivières d’eau vive qui jailliraient dans le cœur de ceux qui auraient la foi pour travailler à un monde plus juste. L’image était puissante : Jésus était fils d’une terre désertique qui appréciait plus que tout l’eau jaillissante.

Deux mille ans plus tard, le volume d’eau est inchangé mais l’humanité est 30 fois plus nombreuse. Est-ce qu’il y a assez d’eau pour tout ce monde ? Outre qu’il y en a peu, celle qui est disponible diminue de jour en jour à cause des substances polluantes que nous rejetons dans les rivières et les lacs. Les pronostics sont alarmants. Les scientifiques de l’environnement augurent un avenir de sécheresse et de soif : ils calculent que vers l’an 2050 la moitié de la population mondiale n’aura pas suffisamment d’eau pour boire, faire sa toilette ou cuisiner ses aliments. L’eau sera le bien le plus cher et nous verrons éclater des guerres non pas pour s’emparer du pétrole ou du coltan [3] mais pour le contrôle des réserves d’eau mondiales qui subsisteront.

La vie est née dans l’eau et nous, les humains, nous sommes faits d’eau

Il y a quatre mille ans, les premières formes de vie apparaissaient dans l’eau. Nous, les humains, sommes faits d’eau : notre organisme est composé à 80% d’eau. Sans manger nous pouvons vivre pas mal de jours, mais sans boire, c’est impossible. Pour vivre décemment, l’être humain a besoin d’un minimum de 50 litres quotidiens. Mais, comme pour tout, la distribution de l’aliment le plus essentiel pour l’homme, l’eau, n’est pas du tout égalitaire. Alors qu’en Afrique la consommation d’eau se situe très en deçà des 50 litres, aux États-Unis on dépense 500 litres par personnes et par jour. Et tandis que, dans des dizaines de pays, trouver un peu d’eau pour assurer le minimum signifie pour les femmes et les filles un effort colossal – des kilomètres de marche avec de lourds seaux sur la tête –, d’autres pays gaspillent l’eau pour perpétuer une vie de luxe : d’énormes piscines privées et des terrains de golf démesurés.

Lorsque nous buvons une eau qui n’est pas propre, qui n’est pas pure, une eau polluée, nous pouvons contracter différentes maladies. 80% des maladies dans les pays sous-développés sont liées à la consommation d’eau polluée. Les principales victimes sont les jeunes enfants. Le quatrième des Objectifs de développement du millénaire est de faire baisser des deux tiers le taux de mortalité infantile des enfants de moins de cinq ans d’ici à 2015. Chaque année 1,7 millions d’enfants de cette tranche d’âge meurent dans le monde à cause de l’eau qu’ils absorbent. Il en meurt un toutes les quinze secondes. Nous pourrons compter combien ont disparu pendant que nous lisions ce texte.

Toutes ces données et ces évidences, Ron Rivera les connaissait par cœur. Elles circulaient de son esprit à son cœur et mettaient en mouvement ses mains de potier fidèle. Elles alimentaient son sentiment de l’urgence, sa ténacité et son impatience.

Un autre « carnet de voyage » et la passion pour la céramique [4]

Si nous qualifions Ron Rivera d’« héros anonyme », il convient de se demander comment se forge ce genre d’héroïsme quotidien. En général par le travail et l’effort, par les convictions et les décisions prises au jour le jour. C’est toujours dans la durée, sans faire de bruit. En douceur.

Ron Rivera est né à Puerto Rico et il a grandi dans le Bronx new-yorquais. Très jeune, il s’est engagé dans le Peace Corps, une institution états-unienne que beaucoup qualifient d’« interventionniste ». Selon ses propres mots, il l’a fait « pour connaître le monde et aider les gens ». C’est ainsi qu’il se retrouva dans un quartier pauvre de Tocumen, au Panama, sous la présidence d’Omar Torrijos, qui a expulsé les membres du Peace Corps. On l’envoya alors à Guayaquil, en Équateur, dans un quartier encore plus pauvre que le précédent. Peut-être qu’il n’a pas beaucoup aidé les gens, mais en tout cas, il a connu le monde des plus pauvres. À l’issue de cette expérience, son désir de connaître le monde a été insatiable. Et il a voyagé en moto du Panama au Mexique. Au cours de ce voyage initiatique, il est passé par le Nicaragua, quelques jours à peine avant le tremblement de terre qui a détruit Managua à Noël 1972. Son « carnet de voyage » la conduit jusqu’à Cuernavaca.

Dans les années soixante, à Cuernavaca, la présence pensante et anarchique d’Ivan Illich, intellectuel autrichien aux multiples facettes, censuré par le Vatican comme « curé rebelle », favorisa l’épanouissement d’initiatives variées qui semèrent en Amérique latine des graines de changement. Lors d’une rencontre organisée par Illich, Gustavo Gutiérrez initia la construction de la Théologie de la libération. La Pédagogie de la libération de Paulo Freire était très vivante à Cuernavaca. Ron Rivera a 25 ans et une immense envie d’apprendre lorsqu’il arrive au CIDOC [5], ce vivier d’idées révolutionnaires.

De tout ce qu’il a appris, ce qui le marqua le plus fut une des idées forces d’Illich : nous, les humains, nous nous sommes éloignés de la terre et nous ne savons plus produire la nourriture que nous mangeons, ni confectionner les vêtements que nous portons, ni construire les maisons où nous habitons. Ron se rendit compte qu’il n’avait jamais rien fait de ses mains. Et il décida d’apprendre le métier d’artisan de la terre. La céramique est alors devenue sa passion.

Rencontre et rejet de « la politique »

Plus de 30 ans à modeler de l’argile ont rendu ses grandes mains plus rugueuses et robustes. Il a appris la poterie auprès d’un vieux céramiste mexicain. Puis il est revenu à Puerto Rico où il a ouvert un petit atelier dans le Vieux San Juan. Il l’appela « L’artisan et ses amis ».

Mais « l’île enchanteresse » devint vite trop étroite pour son esprit aventurier. Il repartit pour l’Équateur. Puis fit un saut en Bolivie. C’était une époque dure, non seulement en Bolivie, mais dans toute l’Amérique latine. C’était l’époque des dictatures militaires et des mouvements armés qui, non sans naïveté, s’organisaient pour les faire tomber. « Il m’a raconté, se souvient un de ses plus proches collaborateurs, qu’un jour, dans un meeting politique, ils ont commencé à distribuer des fusils pour fomenter une “révolution populaire” et que, lorsqu’il en eut un en mains, soudain tout prit sens pour lui. À ce moment, ce sens était la lutte pour un monde meilleur. »

Ce mouvement armé embryonnaire, comme tant d’autres, a échoué. En emportant dans ses bagages la douleur d’amis torturés ou assassinés, Ron dut quitter la Bolivie. Il se rendit à Miami où il monta des briques comme n’importe quel maçon. C’est là qu’il fut témoin de l’avalanche de Cubains partis de Mariel pour arriver en Floride. Mais il ne s’est pas contenté de regarder : il s’est transformé en travailleur social pour les aider à s’intégrer dans ce monde nouveau où ils débarquaient. Depuis lors, il a développé une allergie à « la politique ». Quelle voie emprunter ? Comme il avait fréquenté plusieurs sociétés, il se définissait lui-même comme un sociologue et, grâce à ses références de vie, il décida d’entreprendre des études en Sciences du développement. Peu de temps après, il commença à mettre en application ce qu’il avait appris en Équateur où il fomenta différents projets de développement avec des Indiens, des femmes ou des ONG.

Son premier projet : des isolants « made in Nicaragua »

Ce qui l’attirait au Nicaragua, c’était une révolution en marche qui cristallisait l’imagination et les espérances de tous mais aussi la copine avec qui il était sorti quand il avait 19 ans à Puerto Rico et qu’il avait perdue de vue depuis des années. Cette double attraction fut irrésistible et après plusieurs visites, Ron Rivera s’installa définitivement au Nicaragua en 1988.

Magnifique observateur de son environnement, la première chose qui retint son attention se furent les isolants soit en verre soit en porcelaine, qui ornaient le sommet des poteaux électriques de Managua. Tous importés. En Équateur, il avait appris à un groupe de céramistes à fabriquer ces isolants. Pourquoi pas au Nicaragua ? Ce fut son premier projet révolutionnaire. Le pays – dont l’économie était exsangue à cause de la guerre financée par le gouvernement de Ronald Reagan – pourrait faire des économies et l’usine de fabrication d’isolants donnerait du travail à quelques-uns des déjà centaines de mutilés de cette guerre.

Fernando Cardenal – alors ministre de l’éducation – lui fournit un lieu pour monter un atelier où il pourrait étudier la consistance et la qualité de la terre du terroir afin de trouver la plus appropriée à la fabrication de la céramique pour isolants. Pendant 16 mois, il fit des expérimentations et enfin, avec un groupe d’handicapés de guerre, il fabriqua les mille premiers isolants « made in Nicaragua ». Mais alors que tout était prêt pour commencer la production à grande échelle, la révolution sandiniste a été vaincue par les urnes, en février 1990. Comme pour tant d’autres projets, le nouveau gouvernement ne donna pas suite. Mais les héros anonymes ne se rendent pas. Il y avait beaucoup à faire au Nicaragua, avec ou sans la révolution. En 1990, on lui demanda de coordonner Potters for Peace.

Potters for Peace : « je veux les connaitre tous, un par un »

Potters for Peace [Potiers pour la paix] fut fondé au Nicaragua en 1986, en pleine guerre contre-révolutionnaire. La fille du chanteur états-unien Pete Seeger, Mika Seeger, artisane potière, fut sa première coordinatrice. Épouse d’un cinéaste portoricain, Mika comprit très vite ce que nombre de Nicaraguayens ne veulent toujours pas comprendre : elle vivait dans un pays d’artisans. Améliorer leur technique et leur ouvrir des marchés furent les objectifs de Potters for Peace.

Ron Rivera assura la relève animé par la même passion que lorsqu’il avait projeté d’équiper les poteaux électriques de tout le Nicaragua avec des isolants fabriqués sur place. Au cours de son travail pour Potters for Peace, il rendit visite à tous les collectifs de potiers du pays et il fit venir au Nicaragua des brigades de potiers des États-Unis afin d’échanger sur leurs expériences. Pendant des années, des récipients de toute sorte fabriqués par des mains nicaraguayennes ont été vendus dans les rues des États-Unis.

Infatigable, il a parcouru tout le Nicaragua. « Je veux connaître tous les artisans du Nicaragua, un par un » : c’était son but. Et il l’a atteint comme il se doit. Pour lui faire leurs adieux, incrédules à l’annonce de sa mort inattendue, se rendirent au salon de la UCA, en pleurs, des femmes et des hommes endeuillés, aux mains abimées par la terre et le feu, comme les siennes. Ils arrivaient de Ducuale Grande, Matagalpa, Jinotega, la Paz Centro, El Bonete, Calle Real de Tolapa, Sabaneta, La Naranja, Mozonte, San Juan de Oriente, El Calero, Loma Panda…

L’orgueil des gens de « la caverne »

Durant les premières années, Ron s’est consacré à la formation des artisans dont il faisait peu à peu la connaissance et la découverte dans les communautés les plus reculées. Les fruits de son travail sont visibles pour quiconque a vu les sauts qualitatifs que l’artisanat nicaraguayen a accomplis. Ron a réveillé un grand potentiel endormi par l’inertie, l’appauvrissement, le manque d’aide et de reconnaissance.

Bien qu’il ait une origine « divine » d’après la Genèse, et bien que cela fasse des dizaines de milliers d’années que l’humanité s’enrichit des produits de ce travail, dans les sociétés développées, le métier du potier, de la céramiste, de celles et ceux qui modèlent la terre, est de moins en moins valorisé et tend à disparaître, vaincu par la production industrielle en série. C’est un métier de pauvres, d’exclus. Cipriano et sa fille – les protagonistes du roman de Saramago, La Caverne – le découvrent avec étonnement et douleur.

Dans les sociétés semblables à la société nicaraguayenne ce métier revêt encore une importance vitale, c’est un fil identitaire dans le tissu social. Stephen Earp, un gringo qui a connu Ron au Nicaragua, en tant que collaborateur volontaire de Potters for Peace, signale la clé du succès de Ron dans les communautés d’artisans, assiégées par plus de cent ans de solitude : il réveillait la fierté de leur travail. « Quand on vit à un niveau de subsistance aussi basique, la fierté est un outil extrêmement puissant », dit Earp, qui considère que Ron a fait de Potiers pour la paix, « une petite organisation de solidarité, dont le tissage commençait à peine, une institution de développement respectée au niveau mondial ».

L’ouragan Mitch et cette « merveilleuse invention »

En octobre 1998, l’ouragan Mitch a dévasté l’Amérique centrale. Au Nicaragua, outre les trois mille morts occasionnées par ce désastre, des centaines de communautés ont perdu des habitations, des récoltes, des outils, des animaux, des puits… Mitch a bouleversé la vie de milliers de personnes, qui n’ont pas encore récupéré de cette tragédie. Cela a changé aussi la vie de Ron Rivera. Et il a démontré, à un niveau inouï, ce que l’on répète toujours sans pour autant le réaliser : que toute crise ouvre des opportunités. Les héros anonymes ont des antennes pour les capter.

Dans ce genre de cataclysme, le besoin d’eau potable devient une priorité pour sauver des vies. Assainir les eaux de proximité pour ceux qui ont survécu au désastre est la toute première urgence. Ron Rivera, déjà connu comme céramiste fidèle et infatigable, fut sollicité par plusieurs organisations humanitaires, nationales et internationales, pour entreprendre la fabrication de filtres à eau. Depuis des années, Ron gardait en mémoire l’invention du chimiste guatémaltèque Fernando Mazariegos, qu’il connaissait et avait fait connaître en Équateur.

En1981, Mazariegos – qui faisait de la recherche industrielle au Guatemala – avait inventé avec l’appui de la Banque interaméricaine de développement (BID), un filtre capable de purifier les eaux les plus sales. De la céramique, revêtue sur sa face interne d’argent colloïdal : c’était facile à fabriquer et à utiliser dans les communautés où il n’est pas habituel de faire bouillir l’eau et où il n’est guère facile de la chlorer dans de bonnes conditions. Comme cela arrive pour des milliers d’inventions, soit par manque de moyens, soit à cause des intérêts mis en cause, l’idée n’eut pas le retentissement qu’elle aurait mérité. En 1994, avant Mitch, la Family Foundation of the Americas avait déjà réalisé une enquête qui démontrait que les communautés rurales ayant utilisé ce filtre voyaient diminuer de moitié les décès pour cause de diarrhée. Il était donc prouvé que l’invention était efficace.

Ron Rivera n’oublia jamais cette « invention merveilleuse ». C’est ainsi qu’il l’appelait. Et comme lorsque le feu couve encore sous les cendres, l’étincelle jaillit : Ron décida de fabriquer le filtre au Nicaragua. Dans les six premiers mois, les artisans dont il s’entoura en fabriquèrent cinq mille. Il comprit aussitôt qu’il était urgent de généraliser le filtre au Nicaragua pour répondre aux besoins générés non seulement par Mitch mais par tous les désastres qui l’avaient précédé. Commence alors une décade de passion irrépressible dans la vie du héros anonyme.

Connaître le monde et aider les autres

Très vite, Le Nicaragua lui sembla petit. Ron devint un « homme de l’eau » et depuis lors, filtrer l’eau, contribuer à donner à boire de l’eau pure aux gens fut son obsession. Ron Rivera consacra 16 heures par jour à son travail, pendant dix ans, jusqu’en septembre 2008 quand, revenant du Nigeria où il implanta une nouvelle usine de fabrication du filtre, un moustique porteur de la mortelle malaria falciparum, un de ceux qui vivent dans les eaux stagnantes et sales, le piqua et le tua. Parfois la légende des héros culmine en un final paradoxal.

C’est avec raison – Ron l’a toujours dit – que tous les documents attribuent la paternité du filtre à Mazariegos. L’apport de Ron a été sa standardisation. Le filtre se fabrique à la main, ce sont les mains des potiers, des artisans de la terre, qui lui donnent sa forme. Ron a inventé la presse manuelle où, à l’aide d’un levier – comme le cric qu’on utilise pour changer les roues des véhicules – on place dans un moule d’aluminium le mélange d’argile, de sciure et d’écorces de riz ou tout autre matériau organique combustible. Lors de la cuisson du filtre au four, les ingrédients combustibles, en brûlant, laissent un fin maillage de pores dans le récipient qui capture ainsi les micro-organismes, au rythme d’un à trois litres d’eau filtrée à l’heure.

L’intérieur du filtre est recouvert par une couche d’argent colloïdal. Mazariegos avait découvert que ce revêtement agissait comme un aimant qui agglutine les bactéries, parasites et virus dans les pores où ils meurent. Et c’est précisément cela qui purifie l’eau. Après expérience, Ron utilisa une autre proportion de ce revêtement « magique » qui cause la « destruction massive » des micro-organismes. Standardiser les filtres a signifié aussi garantir que tous aient la même dimension et obtenir pour chacun le même degré de filtrage. C’est à dire un contrôle de qualité. Cela signifie également que les filtres sont numérotés.

À partir de Mitch et du début de la fabrication des premiers filtres au Nicaragua, Ron a fait coïncider son goût pour la céramique, les connaissances qu’il avait accumulées sur les différentes argiles du pays et son but premier : « aider les autres » et « connaître le monde ».

Les filtres ont fait le tour du monde. L’autre immense apport de Ron a été la diffusion de l’invention de Mazariegos à travers toute la planète, faisant naître des ateliers artisanaux de fabrication. Au moment de son décès, il avait contribué à monter une trentaine d’unités de fabrication artisanales dans presque autant de pays. Des dizaines de milliers de filtres furent distribués partout par la Croix rouge, le Croissant rouge, Médecins sans frontières, Oxfam, l’Association internationale de développement (AID), l’UNICEF… Un million et demi de personnes disposent d’eau potable grâce à la passion que Mitch a réveillé dans cet homme.

Un seul homme et un mouvement mondial : la magie d’internet

Au Nicaragua le filtre s’est très vite appelé « Filtrón ». C’est un jeune céramiste qui travaillait avec Ron qui l’a baptisé ainsi. « Qu’est-ce que tu penses de ça : Filtrón, ta solution ! » Cela lui a plu et c’est resté. La publicité nicaraguayenne emphatisait un peu plus : « Quand tu achètes un Filtrón, 1. tu contribues à l’économie nicaraguayenne, 2. tu soutiens les personnes qui le fabriquent, 3. et par-dessus tout, tu prends soin de ta santé qui n’a pas de prix ».

Dans d’autres pays il porte d’autres noms : Écofiltre au Guatemala, Filtre Atabey en République dominicaine, Rabbit Water Filter au Cambodge, Aquafiltre est son autre nom au Nicaragua… L’idée de Ron était que l’entreprise qui fabrique les filtres s’inscrive dans le durable et fasse peu de bénéfices. Au Nicaragua il y a actuellement deux fabriques, une grande et une petite. Un petit atelier de trois ou quatre artisans, peut produire jusqu’à cinquante filtres par jour. Le prix moyen du filtre oscille, selon les pays, entre 10 et 20 dollars. Il faut le renouveler tous les trois ou quatre ans afin de garantir ses performances.

Ron était également convaincu qu’il ne fallait pas déposer de brevet pour le filtre afin que sa technologie appartienne au domaine public, au service du bien commun. Par conséquent au nom de cette forme de « socialisme » il a mis toute l’information nécessaire à la fabrication sur le web pour que tous ceux qui le souhaitent puissent le réaliser. Très rapidement, du monde entier on lui a demandé des précisions, plus d’information. Et sa présence était réclamée. Pendant des années quand il n’était pas en voyage d’un côté à l’autre, Ron passait de longues heures, la nuit ou au petit matin à répondre aux messages électroniques ou à expérimenter les argiles les plus diverses pour mesurer leur degré de filtration. Comment un seul homme a-t-il réussi à créer un mouvement mondial ? Grâce à internet. Le réseau a été aussi magique que l’argent colloïdal dans la lutte contre les bactéries. Internet : un chemin que les héros anonymes d’aujourd’hui savent utiliser.

De l’Orient à l’Occident, la « marque » Nicaragua

Bien vite, Ron comprit que la bonne volonté ne suffisait pas, pas plus que l’argent. Le nerf de la guerre, c’était les céramistes locaux, les « Cyprien et leurs filles », connaisseurs des argiles de chaque endroit et des meilleures combinaisons avec les matériaux organiques les plus abondants dans les différentes régions. Et il a entrepris de voyager à la rencontre de ces artisans locaux afin de travailler main dans la main avec les gens qui, dans chaque pays, étaient experts en céramique.

Les dix dernières années de sa vie, il est allé en Asie : Vietnam, Cambodge – où se trouve une des fabriques de filtres les plus grandes et les plus productives, gérée par une église évangélique –, en Indonésie, au Sri Lanka – après le tsunami, un voyage sponsorisé par la Croix rouge. On est venu le chercher aussi de Palestine. L’armée des États-Unis l’a contacté pour qu’il aille faire des filtres en Irak pour les communautés irakiennes et, même s’il leur a fourni toute l’information nécessaire, il a absolument refusé de s’y rendre avec l’armée des envahisseurs.

Il a présenté le Filtrón dans plusieurs pays d’Europe, et notamment à Grenade (Espagne) en 2007, au Colloque international des sciences et de la technologie pour le développement, événement créé pour faciliter le contact entre les collectifs de scientifiques du monde entier. Cette année-là, plus de 50 projets furent présentés, parmi lesquels, le Filtrón. Un des participants ayant écouté Ron expliquer en quoi cela consistait, raconte qu’il alla chercher de l’eau au fleuve Darro, une eau très sale. « L’eau que j’ai bue, après son passage dans le filtre qu’il nous a montré, me surprit au plus haut point ».

En Afrique, il est allé au Mozambique, au Ghana, en Tanzanie, au Kenya et deux fois au Nigeria. C’est le dernier pays où il se rendit. En Amérique latine il a travaillé au Pérou, en Équateur, en Colombie, à El Salvador, au Honduras, au Mexique, au Guatemala. Il ne put se rendre en Bolivie. Il amena le Filtrón à Cuba et en revint heureux. « Le grand avantage là-bas, me raconta-t-il, c’est que le gouvernement s’est emparé du projet et en a fait la promotion. Et il y implique ses meilleurs agents ». En apprenant sa mort, Amado Cepero, de Guantánamo, envoya un message de regrets : « Il ne nous reste que le regret de ne pas avoir pu lui montrer la réalisation de ce qu’il nous avait enseigné à faire. » Bien qu’aucun gouvernement nicaraguayen n’ait fait sien ce projet, aucune « marque » n’a porté si haut le nom du Nicaragua de par le monde.

« Un ouragan dans nos mémoires »

Voici le souvenir du fidèle potier que garde Ian González, du Guatemala, où Ron se rendit à plusieurs reprises : « Ron était infatigable pour former les communautés de potiers en améliorant techniques et technologies. Il se déplaçait en Amérique centrale avec son vieux pick-up, l’arrière du véhicule plein d’outils pour la poterie, la plupart inventés par lui et fabriqués dans des ateliers industriels à Managua. Il avait toujours un ordinateur portable et une caméra vidéo et il fournissait de la documentation à tout céramiste qu’il croisait sur son chemin. Il les interrogeait afin de connaître leur production, leur technique, leurs trouvailles et leurs carences. Et il leur apprenait à être plus efficaces, à améliorer leurs mélanges de terre, leur façon de cuire les pièces au four. Avec le cuir de ses mains d’artisan, il leur enseignait à faire des moules, à construire des fours à bois, à gaz ou électriques, il améliorait la chaîne de production, la formule des émaux. Il faisait tout pour contribuer à améliorer leur savoir-faire et, par conséquent, leurs revenus ».

« Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de si peu préoccupé par son confort. Ses revenus lui permettaient de se loger dans des hôtels à 100 dollars la nuit, mais il n’a jamais accepté de dormir dans un hôtel à plus de 20 dollars. Tout ce qu’il économisait en hôtels, restaurants, avions, il l’investissait dans le projet de filtres ou dans les communautés de potiers. Pas une, mais plusieurs fois, je l’ai vu se lever à l’aube à San Antonio Palopó pour se mettre à construire un four. Ensuite, il venait au Guatemala, à Chinautla, pour former les artisanes à l’utilisation du four qu’il venait de construire ou à l’usage de l’extractrice qu’il avait conçue. Et aussitôt il revenait à Atitlán dans la nuit pour reprendre le travail en passant par El Tejar pour prendre 200 briques dont ils allaient avoir besoin là-bas. »

Ayant le pressentiment que ses jours n’y suffiraient pas, Ron ne se reposa ni dimanches ni jours fériés ni au retour de ses longs périples. Une des dernières fois que je l’ai vu, il préparait son retour à Managua pour attraper un vol pour le Vietnam. Mais comme il voulait écrire un de ses comptes-rendus exhaustifs et incisifs sur ce qu’il venait d’accomplir et sur le suivi nécessaire, il embaucha un jeune Indien pour conduire le pick-up pendant qu’il tapait sur son ordinateur portable le compte-rendu pendant les 14 heures d’affilée que dura le voyage de retour à Managua. Tous ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de travailler avec lui ne peuvent l’imaginer sans rien faire. Maintenant c’est un ouragan qui hante notre souvenir. »

Copyleft : une autre forme de socialisme au XXIe siècle

Voyager, connaître l’endroit, s’immerger dans les communautés les plus reculées – où il trouvait habituellement les potiers locaux les plus expérimentés – permettait à Ron de connaître les meilleurs matériaux, de trouver l’endroit le plus approprié pour monter l’atelier ou la fabrique, de chercher où faire faire les outils adaptés, de réfléchir à comment vendre les filtres… Ces dernières années, il dut apprendre aussi le marketing.

Quelques années après le commencement de la diffusion du Filtrón du Nicaragua vers le monde entier, le Massassuchetts Institute of Tecnology (MIT), le Center for Disease Control (CDC) d’Atlanta, l’Organisation mondiale de la santé, l’AID états-unienne et les universités de Tulane, Colorado et Caroline du Nord ainsi que l’université Johns Hopkins ont étudié le Filtrón et vérifié son efficacité, après quoi, ils lui ont donné leur aval.

Des universités et des ONG du monde entier ont connu Ron et le Filtrón par internet. Quand ils entraient en contact avec lui ils pensaient que Potiers pour la paix était une grande organisation alors que c’était seulement lui et une autre personne à mi-temps. Le web a permis au filtre de se propager de façon exponentielle. D’après ce que nous en savons, au Pérou, une fabrique a été montée uniquement grâce à l’information recueillie sur internet. Peut-être que cela s’est produit également ailleurs. Simple copyleft. Quelle différence avec l’avare copyright et la façon de procéder si individualiste de tant d’entreprises aujourd’hui ! Ou hier : la recette de la croûte crémeuse du Kentucky Fried Chicken est couchée sur un vieux papier caché dans un coffre-fort fermé à double tour dans une ville états-unienne. Alors que la formule de l’indigeste poulet frites est un secret bien gardé, le Filtrón sauveur de vies, lui, a été socialisé, globalisé.

Le dernier voyage

Son dernier voyage a été le plus difficile de toute son histoire d’amour avec le Filtrón. Il s’est envolé pour le Nigeria en juillet 2008, avec un groupe d’étudiants ingénieurs de l’université de Princeton accompagné d’un professeur. La destination du voyage était un coin extrêmement pauvre de ce richissime pays africain où il n’y avait ni eau ni électricité. Et le pire ce fut la corruption qui les attendait à chaque pas et faisait obstacle à la construction de la trentième fabrique de filtres.

Toutes les personnes du groupe prirent les cachets anti-malaria sauf Ron. Il ne les prenait jamais. « Moi, les moustiques ne me piquent pas », disait-il souvent. À son retour à Managua, il avait l’air triste. Il revenait sans être sûr d’avoir pu faire quelque chose d’utile face à ce cocktail mortifère que représentent la pauvreté et la corruption. Il était aussi malade. Quand les symptômes sont apparus, ils furent assimilés à ceux de la dengue hémorragique – à tort. Les symptômes étant similaires, ce n’est qu’à la fin que l’on a réussi à diagnostiquer la forme mortelle de la malaria, celle qui monte jusqu’au cerveau et provoque un arrêt cardiaque. Quand le mal fut identifié, il était trop tard. Ron repartit, malade, pour le Nigeria le 20 août, il fêta son anniversaire le 22 et mourut le 3 septembre.

Sa dernière demeure fut un four

« Dieu, donne à chacun sa mort propre », priait le poète Rilke. Cela se produit parfois. Kathy McBride, épouse de Ron, nous livre sa réflexion : « Il haïssait la chaleur. Pourtant tous les pays qui l’ont réclamé étaient des pays très chauds. Et il y allait. Transpirait. Et c’est le Nicaragua qu’il a choisi pour vivre. Ses derniers jours, sa fièvre était très grosse, il a transpiré abondamment dans les dernières heures de sa vie. Et il a passé toute sa vie à enfourner des pièces de céramique. »

Quand je suis allé « parler » avec lui pour lui faire mes adieux, le lendemain de sa mort, je l’ai enfin trouvé frais, serein. Il se reposait de tant de jours de chaleur incroyable. Et maintenant, c’est nous qui allions le mettre dans un four, comme tous les filtres qu’il avait fabriqués. Quand on m’a donné ses cendres, elles étaient encore tièdes, comme ses filtres à peine sortis du four. J’ai pensé : tu as été un homme de terre, de feu et d’eau et tu es retourné à ton essence. Ce qui m’a paru le plus logique était donc de mettre ses cendres dans un filtre qui devait présider, quelques jours plus tard, la cérémonie d’adieux.

L’athée révolutionnaire d’une cause juste

Le salon de la UCA de Managua était plein à craquer ce samedi 6 septembre quand les cendres de Ron arrivèrent. L’odeur de la terre mouillée, en cette après-midi d’hiver, parlait d’eau. Durant la cérémonie d’adieux à Ron, ses frères, son cousin, ses amis, étudiants, artisans céramistes et son épouse s’exprimèrent. Reynaldo Díaz parla aussi, c’est lui qui accompagna Ron dans les universités des États-Unis et d’Europe et nous espérons qu’il continuera l’œuvre de Ron Rivera de diffusion du Filtrón de par le monde.

« Je sais bien que si Ron Rivera était là, dit-il avec émotion, il serait inquiet parce que nous parlons beaucoup de lui et parce que, depuis qu’il est parti, une semaine a été perdue pendant laquelle la technologie du filtre n’a pas été diffusée. Je le sais bien, mais il faut que je parle de lui… J’ai toujours été fan de Ron. Il avait un grand sens de l’humour et une immense tolérance, une merveilleuse alchimie pour impressionner un enfant. Pendant mes années d’études à l’université, Ron m’a inculqué l’idée du Filtrón et quand j’ai eu besoin d’un stage dans une organisation à but non lucratif pour répondre aux exigences requises pour l’obtention d’une bourse, Ron m’a pris sous son aile. »

Au début il m’a fait travailler comme ouvrier dans la fabrique de filtres de Managua. À l’issue du premier jour de travail, je maudissais le Filtrón et je voulais tout laisser tomber. Mais ce jour-là, il me raconta ce que lui avait ressenti quand on lui a mis un fusil entre les mains, en Bolivie. « Les temps ont changé, Reynaldo, me dit-il, mais les injustices dans le monde sont toujours les mêmes et il faut faire une révolution ». Il me le dit avec tant de passion que je suis resté à travailler à ses côtés, jusqu’à aujourd’hui.

« Pourquoi la révolution ? Parce que chaque année deux millions d’enfants de moins de cinq ans meurent des complications liées à la diarrhée, elle-même causée par les micro-organismes présents dans l’eau qu’ils consomment. De cela, on ne parle pas beaucoup parce que les victimes n’ont pas de voix. Ce sont des enfants qui vivent dans une extrême pauvreté, sans influence aucune sur les politiques mondiales et nationales. Pour les puissants et les privilégiés, ils ne sont qu’un chiffre de statistiques qui ne menace ni leur style de vie ni leur pouvoir. Aujourd’hui, je comprends ce que m’a dit Ron : c’est une véritable révolution de lutter contre ces micro-organismes. Et lui, il fut un révolutionnaire : après huit heures de travail où un athlète olympique aurait demandé grâce, lui, il continuait à travailler sur son ordinateur six heures de plus. »

Ron se revendiquait comme athée. Son athéisme, il le vivait avec beaucoup de naturel. Par exemple, un jour que le Catholic Relief Services lui faisait une entrevue, on lui demanda quand il avait connu Jésus et lui, en souriant, répondit : « Qui ? Jesús Martínez ou Jesús González ? » Ron avait la foi. Il croyait à l’égalité de tous les êtres humains et à sa responsabilité à leur égard. Et c’est au nom de cette foi qu’il se sentait la responsabilité de fabriquer des filtres pour amener de l’eau potable à tous dans le monde. Il voulait monter cent fabriques, c’était ça son objectif, mais il n’en eut pas le temps. Je n’ai jamais connu un autre homme aussi engagé pour une cause juste. »

Le « number one »

Pour tout cela, pour avoir sauvé de la mort une moyenne de 50 000 personnes par an qui, grâce au Filtrón, peuvent boire de l’eau pure ; pour les fabriques de filtres qu’il a contribué à édifier dans le monde, en revendiquant la valeur sociale des artisans de l’argile, Ron Rivera, qui ne s’est jamais pris pour un héros, en est un, et lui qui ne s’est jamais donné de l’importance, en a donné au Nicaragua. Ce « vieux hippie états-unien de classe moyenne » – comme il se définissait lui-même – est entré dans notre histoire comme l’un des exemples les plus significatifs de la solidarité entre États-Uniens et Nicaraguayens. Il s’est inscrit dans la grande histoire, celle que l’on ne connaît pas toujours : dans les pages qui restent à écrire, il figure certainement déjà comme le Gringo-Nica qui a eu le plus d’influence humaniste dans notre monde.

Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3203.
Traduction de Michelle Savarieau pour Dial.
Source (espagnol) : revue Envío, n° 326, mai 2009.

En cas de reproduction, mentionner au moins l’autrice, la traductrice, la source française (Dial – http://enligne.dial-infos.org) et l’adresse internet de l’article.

Notes

[1] DIAL 3078 – « BOLIVIE – Cochabamba, de la guerre à la gestion de l’eau ».
[2] Université centraméricaine « José Simeón Cañas » – NdT.
[3] Le coltan ou « or gris », nom de noblesse que l’on donne à ce minerai composé de colombite et de tantalite. De cette dernière, on tire le tantale qui est un excellent conducteur de l’électricité, fort prisé dans la fabrication de composants électroniques (téléphones, portables, vidéos, ordinateurs, missiles, réacteurs, satellites…) – NdT.
[4] L’autrice fait référence au titre du film de Walter Salles (2003) qui raconte le périple du Che et de son ami Alberto Granado, sur une vielle moto, à travers l’Amérique latine – NdT.)
[5] Le Centre interculturel de documentation (« Centro intercultural de documentación »), a été fondé par Iván Illich en 1961 à Cuernavaca, au Mexique – NdT.

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