SENEGAL: Entretien avec Youssou Ndour

Dans un entretien exclusif  (video) accordé à http://www.kassataya.com, Youssou Ndour, candidat à l’élection présidentielle du 26 février 2012 au Sénégal a évoqué les motifs qui l’ont conduit à investir l’arène politique. Sa candidature sonne comme un désaveu pour la classe politique traditionnelle sénégalaise.

Abdoulaye Diagana : Après le succès dans la chanson et les affaires vous vous engagez en politique, qu’est-ce qui justifie ce tournant ?

Youssou Ndour : Plusieurs raisons. La première c’est qu’en tant que chanteur et homme de culture, je leur ai parlé plusieurs fois à travers mes chansons mais ils ne m’ont jamais écouté.

Vous parlez des hommes politiques ?

Les dirigeants, je veux dire. Ensuite, il y a un an, je me suis rendu compte qu’ils ne prenaient pas en priorité l’aspiration et ce que voulaient les Sénégalais de tous bords, les Sénégalais lambda. J’ai alors créé mon mouvement citoyen en disant que moi je roule pour ce Sénégal-là. Autour de la création de mon mouvement, j’ai eu énormément de retours venant des Sénégalais-mêmes qui m’ont demandé de me présenter. Ils m’ont dit que mon projet de mouvement citoyen les intéressait, leur parlait. Après, je suis aussi un observateur de la scène politique. J’ai vu que la démocratie était entrain d’être tripotée, le respect de la Constitution est maintenant une affaire vraiment banale, il [le président Wade], ne respecte plus la Constitution. Et pour toutes ces raisons, avec aussi mes capacités, j’ai dit que je peux faire mieux, mieux que ces gens-là, je peux servir tous les Sénégalais. Pas une partie des Sénégalais. Je peux vraiment faire de sorte que les priorités des Sénégalais soient prises en compte. C’est pour toutes ces raisons que j’ai pris la décision de me présenter.

Leurs priorités, c’est le travail, l’emploi, l’électricité… vous avez bien réfléchi à ces questions-là ?

Moi, ce que je propose c’est un calendrier d’actions. Je ne fais pas de promesses qui ne seront jamais tenues comme ils ont l’habitude de faire. [Avec] moi c’est un Etat qui marche bien, avec un train de vie naturel, qui me permet d’économiser de l’argent qui sera injecté dans les secteurs prioritaires. J’ai de grands projets pour créer des emplois, pour la formation des jeunes qui ne l’ont pas été assez. J’ai aussi des projets qui permettent aux jeunes de rester dans leurs villages, dans leurs régions et d’avoir du travail pour s’en sortir ; ce qui diminuerait l’exode vers la capitale.

Nous en reparlerons tout à l’heure Youssou Ndour ; pour la politique étrangère, Gilberto Gil, ancien ministre brésilien de la culture, Ronald Reagan, Arnold Schwarzenegger, faites-vous le parallèle entre ces artistes entrés en politique et vous-mêmes ?

Je pense effectivement que ce sont des gens qui ont réussi dans leur métier, qui ont pris des fonctions et qui ont, je pense, assuré. Aujourd’hui comme modèle, je serai beaucoup plus du modèle de Lula [Da Silva] qui vient d’un secteur ouvrier et qui, devenu président, a amené tous les enfants du Brésil à l’école. Moi mon modèle c’est un peu Lula.

Si les Sénégalais vous désignaient président à quel pays réserveriez-vous votre première visite officielle et pourquoi ?

Je réserverai ma première visite officielle à un pays proche, un des pays voisins, même si je n’ai pas aujourd’hui la réponse précise. Mais ce sera un pays limitrophe du Sénégal pour la bonne et simple raison que je pense que nos voisins, il faut les rassurer, il faut que les rapports entre pays voisins soient vraiment bien définis, il faut montrer une certaine solidarité. Donc je réserverai ma première visite officielle à un pays limitrophe du Sénégal, dans la sous-région.

Justement, quelles seraient les grandes lignes de votre politique sous-régionale ?

D’abord, je pense qu’il faut harmoniser sur les questions de sécurité…dans la mesure où par exemple ici au Sénégal, nous avons un problème avec la Casamance où il y a une rébellion. Autour de la Casamance, nous avons la Gambie, la Guinée-Bissau, il faut arriver à créer une commission qui permettrait à tous ces pays de participer [à la résolution du conflit] et de trouver une solution définitive. A partir de ce moment, je crois que ce sera beaucoup plus apaisant pour le Sénégal et pour les pays voisins.

En 2000 le président Wade se donnait 100 jours régler le problème de la Casamance, vous-vous donnez combien de temps pour y arriver ?

Moi, je ne fais pas de promesses. Je dis qu’au bout de cent jours je fais le point sur mon calendrier. Je communiquerai alors avec les Sénégalais qui verront où nous en sommes. Mais je ne ferai pas comme [le président] Wade. Je n’exclus personne pour dialoguer autour de la Casamance.

Les relations du Sénégal avec les voisins n’ont pas été très apaisées ces derniers mois (accusations d’ingérence de la part de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, de même qu’Alpha Condé de Guinée, problèmes avec la Mauritanie…) comment pensez-vous agir pour normaliser cette situation ?

D’abord je crois qu’il faut prendre de la hauteur. Je ne pense pas que c’est une bonne chose que des présidents se jettent la pierre. C’est un peu alimenter une vision différente de celle des populations. Je dois dire qu’il faut que tous les pays jouent le jeu au vrai sens du mot, qu’ils soient démocratiques pour que quand il se passe quelque chose dans un pays concernant un autre pays, que ce ne soit pas une gêne mais que ce soit dans le cadre de la démocratie. Je pense qu’aujourd’hui, les voix se lèvent par rapport à la déstabilisation. Les uns accusent les autres d’appuyer une opposition ou une rébellion pour les déstabiliser. Ils répondent à leur tour à leur manière. Il faut un rapport de confiance entre les peuples. Les présidents doivent savoir aussi que leurs pays sont démocratiques et la démocratie… pourquoi un opposant Italien n’irait pas en France parler de choses qui dérangeraient le gouvernement italien ? Il faut qu’on soit en phase par rapport à la démocratie.

S’agissant de la Mauritanie précisément, je crois que le point sensible qu’il faudra régler, discuter avec mon homologue mauritanien, ce sera celui des pêcheurs. Le Sénégal a eu à autoriser beaucoup, beaucoup de gens qui viennent pêcher ici dans nos eaux, ce qui fait que  nous manquons de poisson autour de certaines zones. Cette situation conduit nos pêcheurs à se retrouver dans les eaux mauritaniennes et parfois cela provoque des conflits. Il faut faire la situation en un laps de temps et arriver à un accord équilibré et savoir qui a du poisson, qui brade ses ressources et qui gère par rapport à l’avenir.

Je crois qu’au Sénégal, ils [les pouvoirs] ont fait beaucoup de projets en bradant la mer, en donnant des licences à des gens qui viennent d’Asie et aujourd’hui nous sommes inquiets par rapport au produit-même, par rapport au projet d’autosuffisance alimentaire ; parce qu’il faut que les populations mangent bien. Donc ce problème sera débattu en urgence. J’ai eu à discuter avec les pêcheurs de la zone qui m’ont donné beaucoup d’informations sur la situation. Je les mettrai sur la table pour discuter avec mon homologue mauritanien ; et entre les gouvernements des deux pays.

Il y a aussi la question des droits de passage aux frontières, les droits de douane et les frais demandés aux ressortissants des deux pays, comment pensez-vous agir pour surmonter ces difficultés ?

Je crois que les accords qui régissent nos relations autour de l’UMOA [Union Monétaire Ouest Africaine à laquelle la Mauritanie n’est pas partie, NDLR], de la CEDEAO [Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest dont la Mauritanie s’est retirée tout en restant liée par certains volets notamment économiques, NDLR] et autres, nous permettent d’avoir une certaine lecture de la situation. Des fois, il y a des pays qui peuvent aller un peu plus rapidement que d’autres et pour des raisons de solidarité, ils font bloc autour d’un accord. Il faut bien relire ces accords. Je ne peux pas dire que je les remettrai totalement en cause mais il faudra bien les relire, voir les intérêts de chaque partie et essayer de donner aux pays souverains la possibilité d’avancer ; même si certains avancent plus vite de d’autres, c’est la même zone et nous pensons qu’on peut céder sur certains points et se rattraper sur d’autres. Donc je pense que la circulation a été réglée par les accords qui existent déjà… Quand on a des accords, il faut maintenant veiller à ce que l’application suive… On ne peut pas signer des accords qu’on juge bons et jouer un autre jeu quand il s’agit de les appliquer. Ce n’est pas normal. Donc je reviendrai sur ça avec la lecture honnête des accords que nous avons au niveau de la sous-région pour être vrais et dire que s’il y a des choses qui bloquent notre pays par rapport au développement parce que c’est lié [à la position] d’un autre pays, nous devons en parler franchement mais ne pas signer et appliquer autrement.

A propos d’accords justement, le Sénégal a révisé ses Accords de Défense avec la France dont les troupes ont été invitées à rentrer chez elles, allez-vous remettre en cause ce choix du président Wade ?

…Les relations entre la France et le Sénégal datent de très longtemps, depuis la colonisation et même au delà. Nous pensons redéfinir un peu nos rapports avec la France. Donc je ne dis pas que je reviendrai automatiquement sur la décision du président Wade, mais je crois que le président Wade était un peu encouragé ou motivé par la récupération des terres [le domaine occupé par l’armée française à Dakar, NDLR], parce que les militaires français habitaient ici des terres et on dit qu’il [le président Wade], les a récupérées, on dit qu’il aime bien les terres. Si ce n’est que ça qui l’a motivé, je pense qu’il faudra revenir partiellement à ces Accords de Défense entre la France et le Sénégal. Mais ce n’est pas le cas, nous constaterons exactement ce qui se passe et nous essaierons de l’améliorer. Mais je tiens à dire que la France reste le premier ou parmi les premiers partenaires du Sénégal en matière de Défense et en matière de Coopération.

Tantôt vous disiez que vous prendriez quelques mesures pour encourager les Sénégalais à rester chez eux ou à y retourner, quelles sont ces mesures-là justement ?

D’abord, nous avons eu à travailler au début de l’alternance autour de notre association qui s’appelle Jubilé 2000 avec d’autres célébrités comme Bono [de U2] ou Bob Geldof, nous sommes parvenus à faire effacer la dette de plusieurs pays sous-développés dont le Sénégal. Déjà, nous connaissons les mécanismes. Même s’il y a la crise aujourd’hui en Occident, nous pensons à l’allégement ou à l’effacement de la dette comme ce fut le cas pour la Grèce et ailleurs. Ce qui nous permettrait de souffler un peu. Notre dynamisme, notre carnet d’adresses, notre crédibilité et la nouvelle donne que nous créerons autour du Sénégal nous permettraient de ramener de l’argent frais qui nous permettrait de créer des emplois et de sécuriser [le secteur de ] l’emploi et la formation. Autour de ça, comme vous le savez, chacun préfère rester chez lui, être digne, gagner sa vie normalement selon son statut, son niveau…. Il est clair qu’il y aurait dès lors moins d’immigrés clandestins partant du Sénégal. Parce que ce qui les fait partir comme ça c’est qu’ils n’ont plus le choix. Ils partent en [se mettant] en danger et ils le savent. Mais ils n’ont plus l’espoir. Ils ne peuvent plus rester comme ça.

Et les Sénégalais de la Diaspora, vous comptez les mobiliser aussi pour les inviter à participer au développement de leur pays d’origine ?

Les Sénégalais de la Diaspora jouent déjà un très grand rôle dans le développement social. Je vous donne un exemple : un jeune Sénégalais encouragé par son frère qui se trouve en Italie ou en Espagne, qui lui permet de créer son affaire. Donc je vais valoriser [leur apport]. Je les considérerai comme des investisseurs. J’inviterai ensuite les « têtes » Sénégalaises, les expériences sénégalaises à rejoindre le pays pour y travailler. Mais, je dis mais parce que je pense que les Sénégalais qui sont à l’extérieur aussi cotisent pour la Sécurité Sociale, les taxes et autres charges sociales. Il faut, dans nos nouveaux accords avec l’Europe et l’Occident, que ces Sénégalais ne perdent pas leurs cotisations quand ils rentreront chez eux. Il faudra des guichets qui leur permettront de récupérer leurs droits par rapport à la retraite, à la Sécurité Sociale…

Nous arrivons bientôt à la fin de cet entretien, sur quelle équipe comptez-vous pour accompagner votre candidature et plus tard votre gestion du pouvoir ?

Dans un premier temps une équipe [faite] de gens qui croient en moi, en mon projet, au projet de rupture. Il y a des milliers et des milliers de personnes aujourd’hui qui arrivent même des partis traditionnels. Je peux vous dire que j’ai une équipe très forte, capable et que je gérerai ma campagne et toutes les choses autour de cette équipe.

Ensuite il y a le volet politique, la mobilisation. Vous savez que nous sommes dans le showbiz et nous savons un peu comment mobiliser et l’équipe nous y aidera. Après mon élection, je mettrai tous les Sénégalais sur un pied d’égalité. Les meilleurs dans leur domaine seront à leurs postes.

Si les Sénégalais portaient leur choix sur d’autres candidats pour le second tour pour qui appelleriez-vous à voter ?

Pour l’instant, je n’y crois pas [à ce scenario]. Je crois que je gagnerai au premier tour. Et on fera le point après le 26 [février]. Et j’espère que ces élections seront transparentes.

Dernière question, cette candidature signe-t-elle la fin de votre carrière artistique ou entendez-vous remonter sur scène quoi qu’il arrive ?

On en reparlera après mon premier mandat mais pour l’instant ma carrière est entre parenthèses.

Vous reviendrez en parler sur kassataya ?

Inchallah.

 

Entretien réalisé par Abdoulaye Diagana pour kassataya.com, Youssou Ndour sur KASSATAYA : « Président, je discuterai du problème des pêcheurs avec mon homologue Mauritanien »

 

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